CHAPITRE IV
Un groupe d’hommes et de femmes, pour la plupart de la même espèce que le géant, mais de plus petite taille et moins anguleux, s’acharnaient sur le mur noir.
L’un d’entre eux se servait d’une machine à flammes identique à celle de Ryuk. Puis il recula, laissant la place à une femme munie d’un autre outil. Le tuyau, relié à un réservoir fixé sur son dos, cracha un nuage blanc et l’atmosphère devint glaciale.
Le jet blanc était dirigé vers la zone chaude !
La pierre poussa un cri perçant.
Le géant aima ce son.
Mais un minuscule fragment de mur tomba. Le géant le ramassa. Très chaud, il était lourd, beaucoup plus que de la pierre aurait dû l’être.
L’homme et la femme examinèrent la petite fissure.
La femme, inquiète, se tourna vers le géant et forma des images qu’il arracha à son esprit.
Le chaud-froid réussirait, lui expliqua-t-elle. Dans longtemps…
Que signifie longtemps ? demanda-t-il. Un clair et un sombre ?
Beaucoup de clairs-et-sombres !
Les plantes feraient tomber d’autres immeubles, de petites choses grandiraient et de vieilles choses mourraient...
Le géant grogna, faisant vaciller la femme sous l’impact de sa colère.
Mais elle forma une autre pensée, qu’elle poussa vers lui pour la lui donner. Une machine avec des bras, des bâtons et des chenilles, qu’elle imaginait installée devant le mur en train de le couper avec ses flammes et de le marteler avec ses excroissances.
Dédaigneusement, il rejeta cette idée. Il se montra lui-même, debout à côté de la machine, frappant aussi la pierre – et aucun des deux n’obtenait de résultat.
La femme secoua la tête, un signe qu’il avait fini par comprendre. Une nouvelle image lui parvint : il y devenait de plus en plus petit jusqu’à n’être plus qu’un point à peine visible à côté des chenilles mécaniques.
Il fronça les sourcils sans comprendre.
Elle s’ajouta à la scène, aussi minuscule que lui, et l’attira dans ses yeux. A travers eux, il suivit le regard de la femme qui se leva… jusqu’au sommet de la machine.
Alors, il comprit. Il n’avait pas rétréci : la machine était gigantesque, de la largeur de l’espace vide entre les immeubles, et elle touchait le plafond de l’immense salle.
Le géant éclata de rire. La femme et les autres travailleurs aussi. Plus faibles que lui, ils en vinrent vite à tousser, à s’étouffer et à tomber à la renverse pendant qu’il les observait, ravi. Quand les premiers commencèrent à cracher du sang, il s’arrêta.
Il dévisagea la femme qui avait formulé toutes ces pensées et lui en envoya une où elle trouvait une des machines et l’amenait ici.
Elle hocha la tête, trop éprouvée pour obéir tout de suite. Au bout de quelques minutes, elle fut capable de se lever et de partir pour sa nouvelle quête.
Borleias
Jag attendait Jaina quand elle sortit de sa réunion avec le général Antilles.
— As-tu un petit moment à me consacrer, Votre Grandeur ? demanda-t-il.
La Jedi inclina la tête comme si elle évaluait l’ordre de ses priorités.
— Oui, un petit moment.
Jag la conduisit dans une salle de conférences peu utilisée.
Une fois la porte fermée, Jaina lui jeta les bras autour du cou et il l’attira à lui. Quand les épaules du jeune homme heurtèrent le mur, derrière eux, Jaina éclata de rire au milieu de leur baiser.
— Au temps pour la discrétion ! fit Jag.
Il sourit, une expression suffisamment subtile pour passer inaperçue quand on ne le connaissait pas bien.
— Je me suis laissé emporter, dit Jaina. J’aimerais me laisser emporter…
— J’ai le temps, si tu en as…
— Je dois trouver un pilote à intégrer aux Soleils Jumeaux… Ton oncle me donne une aile B, celle que Lando a utilisée pour s’échapper lors de la mission Temps Record. Il me faut un pilote. Je peux aller voir un as et le persuader de quitter son groupe. Pour tous les autres commandants d’escadron, ce sera une raison supplémentaire de me détester.
— Ils n’ont pas besoin de raisons supplémentaires. Tu es de loin la meilleure. Et tu es même plus jolie que le colonel Darklighter, des Rogues.
Jaina enfonça un index dans la poitrine du jeune homme.
— Bien, tu es plus jolie que le capitaine Reth des Lunes Noires.
Elle appuya plus fort.
— Alors, plus jolie que Wes Janson, des As Jaunes ?
— Continue, et je te casserai un os qui pourrait encore t’être utile.
Jag fut enchanté de la réaction de Jaina à sa plaisanterie.
— As-tu déjà une idée de qui tu voudrais prendre ?
— J’ai pensé à Zekk.
— Il n’est pas si bon que ça…
— Il est à la hauteur, et je ne destine pas l’aile B à être un acteur majeur des missions. Elle sera plutôt un centre de commande pour mes exploits de déesse, un peu comme un quartier général mobile.
— Alors, il est encore plus important d’avoir un pilote haut de gamme. Si l’appareil ne participe pas aux attaques, il doit être d’autant plus capable d’échapper à ses poursuivants.
— As-tu pensé à quelqu’un ?
— Oui, répondit Jag après une courte réflexion. Un pilote de navette appelé Beelyath. Il est chargé de sauver les pilotes contraints d’abandonner leurs appareils. Je l’ai vu faire quelques trucs impressionnants, et foncer au cœur de la bataille pour récupérer des survivants. Il nous a aidés à aller chercher les victimes éjectées, quand le vaisseau-monde est arrivé dans le système. Il vient de Mon Calamari. Je sais qu’il a l’expérience des chasseurs, donc il doit connaître les ailes B.
— Je lui parlerai, promit Jaina. (Elle eut un sourire mélancolique.) Nous n’arrivons pas à trouver beaucoup de temps, pas vrai ?
— As-tu encore soixante secondes ?
— Oui.
Jag se pencha pour embrasser de nouveau sa compagne.
Vaisseau-monde yuuzhan vong, orbite de Coruscant
— Parle, ordonna Tsavong Lah.
Prosternée sur le sol, Nen Yim se redressa.
— J’ai analysé les échantillons prélevés sur votre bras.
— Le résultat, est-il favorable pour moi ?
— Il l’est, maître de guerre. Pour vous, guérir n’est pas plus difficile que de refuser le traitement de Ghithra Dal. La matière que j’ai trouvée sur votre bras, et qui doit provenir de votre contact avec ce modeleur, laisse penser que la pince radank continue à pousser. Cette substance s’introduit dans votre peau et elle est transportée jusqu’aux profondeurs de votre bras par les nécrophages. Son élimination devrait résoudre le problème.
— Mais si j’arrêtais les soins de Ghithra Dal, il saurait que j’ai des soupçons…
Nen Yim eut la sagesse de se taire. Qu’elle ait une opinion sur le sujet ou non, elle savait qu’il ne lui incombait pas de conseiller le maître de guerre sur les questions stratégiques. Aucune recommandation ne serait bien reçue…
— Pouvez-vous façonner une substance capable de neutraliser les effets de l’intervention de Ghithra Dal sans qu’il faille lui interdire de me traiter ?
— Peut-être, maître de guerre. Mais la substance qui amène votre pince radank à se développer est très subtile et très complexe. Ghithra Dal y a sans doute travaillé pendant des années. Je n’ai que des échantillons et je peux seulement observer comment ils affectent d’autres implants radank. Cela ne me permet pas de savoir avec précision comment se déroule le processus. Modeler une contre-substance peut demander beaucoup de temps. Du temps, ou l’accès au laboratoire de Ghithra Dal.
— Je trouverai le moyen de vous procurer l’un ou l’autre, dit Tsavong Lah. Et si possible, les deux. Retirez-vous.
Quand Nen Yim fut partie, il s’autorisa un de ses – trop – rares moments d’allégresse. Il n’était pas condamné. Les dieux ne le punissaient pas. Il était confronté à une banale trahison… Et il savait comment gérer ça.
La notion de récompense, en revanche, lui était moins familière. Surtout vis-à-vis de quelqu’un qui n’était pas yuuzhan vong.
— Faites venir Viqi Shesh.
Viqi franchit le portail de la salle, perturbée que les gardes restent en arrière au lieu de continuer à ses côtés. Elle examina rapidement la pièce : Tsavong Lah était assis dans son fauteuil de commandement, ses serviteurs et conseillers debout le long des murs, à une distance respectable.
— Venez vers moi, ma servante, dit le maître de guerre.
Viqi lui fit un sourire radieux – totalement faux – et s’inclina après avoir avancé de quelques pas.
Tsavong Lah ne parla pas avant d’avoir congédié les trois guerriers.
— Je vous ai convoquée pour reconnaître que vous avez de la valeur. Votre analyse, au sujet de mon bras, était correcte. Je suis victime d’une trahison. Je vous présente mes félicitations.
Viqi sentit ses jambes se dérober, et ce n’était pas par soulagement d’avoir eu raison. L’histoire qu’elle avait montée devait lui gagner le temps de trouver un moyen de s’échapper. Mais ses suppositions s’étaient révélées exactes, le complot avait été découvert, et son « temps » était écoulé.
Fichus conspirateurs ! Pourquoi existaient-ils ? Pourquoi avaient-ils été si maladroits ? En se faisant démasquer si vite, ils avaient gâché son plan.
Son sourire, pourtant, ne s’évanouit pas.
— Mon cœur se réjouit que j’aie pu vous être utile, dit-elle. J’espère continuer à vous servir.
— Vous le pourrez. Pour votre prochaine affectation, vous vous rendrez sur Coruscant. Des guerriers yuuzhan vong y sont morts, et leurs brûlures font penser que des Jeedais sont coupables. Vous irez avec Denua Ku rejoindre une équipe, comprenant des guerriers et nos voxyns restants. Même à l’agonie, ils peuvent encore chasser les Jeedais. Vous leur communiquerez votre savoir, et les Jeedais seront perdus. Cela vous fournira l’occasion de briller encore plus à mes yeux.
Abasourdie, Viqi ne réagit pas. Lors d’une expédition dans les profondeurs d’une planète en ruines, elle serait observée au moins d’aussi près que sur le vaisseau-monde. De plus, elle serait obligée de voyager avec un groupe de guerriers idiots et surentraînés qui l’épuiseraient. La sueur et la saleté l’accompagneraient à chaque pas. Sans parler des voxyns. L’idée de se trouver à un kilomètre de ces créatures féroces était déjà terrifiante.
Elle fit son sourire le plus séduisant à Tsavong Lah et s’inclina de nouveau. Cela lui laissait le temps de retrouver sa voix.
— Ma vie est faite d’obéissance, maître de guerre.
Vannix, système de Vankalay
— Soutiendrez-vous la sénatrice Gadan ?
La vieille femme au dos raide était aussi alerte qu’un chauve-faucon à l’affût de sa proie. Ses cheveux blancs, qui auraient pu adoucir ses traits et lui donner l’air bienveillant d’une grand-mère, la faisaient au contraire ressembler à une sorte de sorcière de la Force sortie d’un conte de fées cruel. La cicatrice qui lui barrait le front n’avait rien de rassurant non plus : elle avait dû souffrir d’une fracture du crâne, voire d’une lésion cérébrale, récoltée lors d’une ancienne bataille.
— Addath a toute ma confiance…, dit Leia.
Yan attendait la suite, car il avait détecté un petit mais muet.
L’amirale Apelben Werl soupira d’exaspération et se cala dans son fauteuil – une attitude suggérant que la suite de l’entretien n’aurait plus aucun intérêt.
— … sur un plan personnel, termina Leia.
L’amirale se redressa.
— Et sur le plan professionnel ? Ou politique ?
— Sur le plan professionnel, je suis partisane de la résistance la plus âpre possible contre les Yuuzhan Vong.
— Vraiment. (La vieille femme s’adoucit.) N’étant pas douée pour bluffer, je vais poser carrément la question. Que demanderiez-vous pour me soutenir ? Pour m’aider à convaincre l’opinion publique qu’une défense héroïque vaut mieux qu’une politique de conciliation ?
Voilà exactement ce que Yan et Leia étaient venus proposer – le soutien public des célèbres Solo.
Leia ouvrit la bouche pour répondre, mais Yan lui coupa la parole :
— Justement, c’est aussi notre question : qu’avez-vous à offrir en échange ?
L’amirale sourit avec l’expression d’un vieux négociant de nanthas.
— Cherchez-vous des armes ? Des véhicules ? Je pense que Borleias est bien mieux équipée que moi.
— Nous cherchons des surprises, fit Yan. Les frappes des Vong sont comme un bombardement d’astéroïdes. En définitive, ils prendront Borleias et essaimeront de nouveau dans toutes les directions. Que pourriez-vous nous donner pour compliquer la conquête de Borleias ? Quelque chose qu’ils n’attendraient pas ?
Leia se tut, observant son mari. Yan avait craint qu’elle soit fâchée, mais non… Elle attendait de voir.
— Comment les Yuuzhan Vong sont-ils équipés en terme de combat naval ?
— La marine de l’espace ? s’enquit Yan, dubitatif.
— La marine de l’eau.
— Hum. Je sais qu’ils ont des créatures aquatiques – des transporteurs. Et d’autres qui permettent aux guerriers de respirer sous l’eau. Mais nous n’avons pas été confrontés à des attaques navales proprement dites.
— Bref, soit ils n’ont pas de capacités, soit ils les gardent en réserve… J’ai passé la majeure partie de ma carrière à moderniser nos forces afin de traiter les menaces venues de l’extérieur plutôt que celles de l’intérieur. J’ai accès à un grand nombre de navires et de sous-marins, conduits par des équipes de droïds ou récemment retirés de la circulation. Ce sont des antiquités… Mais un obus, même démodé, tue l’ennemi à condition d’être placé au bon endroit. Je peux vous fournir plusieurs submersibles : des grands pour évoluer sur des océans et de plus petits pour les rivières – si vous disposez des moyens de transport adéquats. Vous posséderiez ainsi des navires que les Yuuzhan Vong n’ont jamais rencontrés sur Borleias.
— Opérationnels et armés ?
— Opérationnels et armés !
— Combien ?
— Je pourrais vous donner deux grands sous-marins, à peu près de la taille des croiseurs Carracks, et quatre vaisseaux plus petits pour les rivières.
— Disons quatre de chaque, et le marché est conclu, fit Yan.
Le sourire de négociant de nanthas réapparut – plus large.
— Quelle affaire ? Vous n’avez rien proposé de précis.
— Nous offrons une garantie, intervint Leia. Celle que vous gagnerez l’élection. Vous verrez le vote tourner en votre faveur, et vous reconnaîtrez notre influence dans cette inversion de tendance.
— Affaire conclue, dit l’amirale. Le lendemain de mon installation au palais, vous recevrez vos huit submersibles.
Elle tendit la main, que Yan et Leia serrèrent chacun à son tour.
Quand les Solo eurent quitté le bureau de l’amirale, puis son quartier général, Leia souffla :
— Bien. Tu as obtenu une contrepartie à notre aide alors que nous ne nous attendions à rien. Mais que ferons-nous de huit sous-marins dont nous n’avons aucun besoin ? Tu sais qu’ils ne nous apporteront rien contre les Yuuzhan Vong ?
Yan lui fit son sourire en coin style : « Cette fois, je t’ai eue. »
— Ils nous seront très utiles.
— Explique-toi !
— Quand nous recevrons nos huit vaisseaux à emporter, sans informer l’amirale Terriblement Sérieuse, nous en laisserons un de chaque type ici.
— Pourquoi ?
— Tu imagines que les cellules de résistance pourront s’installer dans les grandes villes ? Les submersibles, même obsolètes, serviront de base provisoire, et permettront de découvrir des grottes uniquement accessibles sous l’eau. Il ne s’agit pas d’armes contre les Yuuzhan Vong, mais d’abris mobiles capables de tirer des obus. Et nous en aurons pour quatre cellules de résistance.
— Oh, fit Leia, impressionnée.
— Et comment allons-nous nous y prendre ? demanda Yan.
— Pour faire quoi ?
— Truquer l’élection.
— Je n’en ai aucune idée… A toi de jouer ! Moi, je n’ai jamais truqué d’élection…
— Bon, soupira Yan. Nous avons intérêt à trouver une idée vite fait. Sinon, je te retire ta carte provisoire de Coquine.
Borleias
Jag s’appuya contre la coque de sa griffe, concentré sur son databloc. Pour une fois, l’aire d’atterrissage des unités spéciales était relativement calme. Seuls quelques cliquetis d’outils et des jurons montaient d’un coin éloigné de la zone où s’activaient des mécaniciens. Sa concentration ne l’empêcha pourtant pas de voir apparaître une paire de bottes dans son champ de vision.
Il leva la tête et reconnut Shawnkyr Nuruodo, la Chiss qui avait été sa coéquipière pendant son premier voyage dans l’espace de la Nouvelle République, au début de l’invasion des Vong. Puis sa seule partenaire lors de son récent retour, et son second quand il avait créé l’Escadron Avant-Garde sur Hapès. Depuis qu’il volait avec les Soleils Jumeaux, elle en avait pris le commandement.
— Colonel, permission de m’asseoir ?
— Bien sûr.
Elle s’installa en tailleur en face de Jag.
— J’ai appris que l’Escadron Avant-Garde a été qualifié pour les opérations spéciales d’élite, dit-il. Et que vous serez cantonnés au sol avec nous. Félicitations…
— C’est une question d’entraînement, de motivation et de discipline, répondit Shawnkyr. Je suis venue vous voir parce qu’il aurait été inconvenant que je refuse cette promotion sans vous en parler, puisque vous avez créé l’escadron.
— Pourquoi la refuseriez-vous ?
— Parce que je n’ai pas l’intention de continuer à commander cette unité. Et vous ne devriez pas y retourner. Il est temps pour nous de partir d’ici.
— Expliquez-moi pourquoi.
— Notre mission était très spécifique, colonel. Nous sommes revenus pour évaluer la menace que les Yuuzhan Vong présentent pour la société chiss. Nous avons eu le temps d’en juger. A présent, nous devons rentrer et soumettre nos conclusions à nos compatriotes.
Jag la regarda dans les yeux. Il s’attendait à cette conversation depuis quelques jours.
— Et que diriez-vous à notre haut commandement ?
— Que les Yuuzhan Vong sont une menace sérieuse pour nous, pour l’Empire et pour toute société qui ne ressemble pas à la leur. Que la Nouvelle République s’écroule et que les Yuuzhan Vong débouleront bientôt chez nous.
— Je suis d’accord avec vos conclusions.
— Alors, rentrons.
Jag secoua la tête.
— Je suis parvenu à des conclusions complémentaires qui m’incitent à dire que nous devrions rester.
— Puis-je en avoir connaissance ?
— Je crois que la lutte pour Borleias sera le test le plus probant pour la détermination du caractère des Yuuzhan Vong. En suivant l’évolution et le résultat de cette bataille, nous analyserons mieux l’ennemi que notre peuple devra affronter un jour.
— Vous prévoyez donc de retourner sur Chiss dès la chute de Borleias.
— Non.
— Alors, je n’ai pas compris votre raisonnement.
— Je n’ai pas explicité toutes mes conclusions. La deuxième, sans rapport avec la première, postule que ma présence ici influe sur les événements d’une manière faible, mais sans doute mesurable. Abandonner la bataille ne serait pas seulement défavorable à son résultat, mais nuirait également à notre peuple. Tout dégât que je peux infliger à l’ennemi ici est un dégât que l’ennemi ne pourra plus nous infliger quand il arrivera chez nous.
— Par conséquent, vous ne partirez pas du tout.
— Je partirai… à la fin.
Shawnkyr réfléchit en silence. Les jurons augmentèrent de volume, accompagnés par une volée de coups de marteau qui sonnaient plus comme du défoulement que du travail…
Puis tout revint à la normale.
— Colonel, puis-je vous parler librement ? De pilote à pilote ?
— Bien sûr.
— Je crois que votre jugement est affecté par vos sentiments. Selon moi, c’est l’idée de ne pas être ici alors que Jaina Solo est en danger, ou tuée, qui vous empêche de faire votre devoir. Mais vous avez des obligations envers notre peuple, et envers personne d’autre.
— Est-ce exact ?
— Oui. Vous avez prêté un serment de loyauté et d’obéissance.
— Que se passe-t-il quand la loyauté conduit à prendre une voie qui n’est pas celle de l’obéissance ?
— C’est impossible.
— Vous avez tort. Je ne suis pas loyal vis-à-vis des Chiss parce qu’ils ont accueilli mes parents ou parce que j’ai grandi chez eux. Je les sers parce qu’ils incarnent des valeurs que j’admire et qui sont le tissu même de notre société. Je peux citer la fermeté face à l’agression ou le devoir qui passe avant l’égoïsme. Toutefois, les Chiss ne sont pas seuls à avoir des traits de caractère admirables. Ni à mériter de survivre aux Yuuzhan Vong. Et ce ne sont pas les seuls êtres à qui je m’identifie. Plus maintenant.
— Vous pensez donc servir un intérêt supérieur en restant ici ?
— Oui. Nous pouvons établir un rapport et le transmettre par holocom. Nous expliquerons que l’évaluation doit encore être affinée… ce qui est la vérité.
— Telle que vous la voyez.
— Oui.
L’expression de Shawnkyr changea. Elle ne se durcit pas. Jag avait envisagé cette possibilité, en espérant que ce ne serait pas le cas. Non, il y avait sur son visage une note de tristesse si subtile qu’il fallait très bien connaître la jeune femme pour la détecter.
— Je resterai jusqu’à la chute de Borleias. Ensuite, je rentrerai chez moi.
— Merci.
— Mais je veux que vous promettiez, si je meurs ici, de le faire à ma place. En restant, je tarde à accomplir mon devoir. Si je meurs, vous devrez remplir mes obligations.
Jag réfléchit. En réalité, il ne disposait pas d’un véritable choix, car l’alternative était d’accéder à sa demande ou de la laisser partir maintenant. Et les défenseurs de Borleias perdraient gros en se privant des qualités de chef et de pilote de Shawnkyr Nuruodo.
— Je promets, dit-il.
Tare serra la main de Wolam Tser et déclara :
— Je vous croyais plus grand !
L’éminence grise de l’holojournalisme échangea un regard amusé avec Tam Elgrin avant de reporter son attention sur l’enfant.
— Je suis quand même plus grand que toi.
— Oui, mais je pensais que vous mesuriez au moins deux mètres !
— C’est une illusion, mon petit. Celui qui se tient en face de l’holocaméra domine l’image. Tout ce qui est autour devient secondaire. Du coup, les spectateurs croient qu’on est d’une taille impressionnante.
— Oh, dit Tare, hochant la tête avec conviction, comme si ça lui paraissait évident.
La conversation avait lieu dans le hall d’entrée du complexe de biotique, à quelques mètres de la porte qui donnait sur la zone de combat. Des bureaux et des postes de travail étaient installés partout. Des militaires et quelques civils dirigeaient la circulation des objets et des personnes à travers les installations, s’occupaient de la sécurité interne et spatiale, ou étaient là parce qu’il n’y avait pas de place ailleurs pour les loger.
— C’est quoi, le programme d’aujourd’hui ? demanda Tam.
De sa sacoche extensible, il sortit une holocaméra assez petite pour disparaître dans ses grandes mains. L’appareil était muni d’une sangle de fixation. Il le tendit à Tare, puis lui montra comment serrer la sangle et où regarder pour voir la même chose que les objectifs.
— La vie quotidienne des défenseurs, répondit Wolam. Les chambres, les repas, le centre médical, des moments de détente, l’épuisement, des tranches de vie volées… Des interviews à chaud, si je le décide. Rien d’organisé, pas d’analyse.
— Pourquoi faire des enregistrements ? demanda Tare. Coruscant étant conquise, n’avez-vous pas perdu votre travail ?
— Jamais ! s’exclama Wolam. Je suis un historien. A moins qu’aucune créature pensante ne survive dans l’univers entier, j’ai toujours un travail et une vocation. Un jour, on s’intéressera à ce qui s’est passé ici. Nos enregistrements et nos analyses seront peut-être les seules réponses disponibles.
— En d’autres termes, reprit Tam, quand on sait ce qu’on est, personne ne peut jamais vous arracher votre « travail ». Les circonstances changent. Recevoir un salaire devient parfois difficile, voire impossible. (Wolam réagit à son regard insistant par un bref grognement.) Mais le « travail » fait partie intégrante de soi.
Tare assimila ces explications en silence.
Elgrin prit son holocaméra principale, un modèle récent plus léger et muni de davantage de mémoire que les versions précédentes. Il passa la bandoulière par-dessus la tête. Ce faisant, il toucha une cicatrice toute fraîche, derrière son oreille droite, là où les chirurgiens avaient implanté le seul dispositif qui pouvait le protéger des migraines mortelles provoquées par les Yuuzhan Vong.
Les circonstances changent…
— Que dois-je enregistrer ? demanda Tare. Tout ?
— Dans un premier temps, oui, si tu veux… Je filme tout ce que Wolam me désigne, jusqu’à ce qu’il me fasse signe de couper…
L’historien fit le geste en question, qui ressemblait à un coup de hache.
— … ou tout ce que je trouve intéressant ou inhabituel. Tu fais pareil. Quand nous regarderons nos enregistrements ensemble, je t’expliquerai ce qui peut être significatif d’un point de vue historique.
— Ne gaspille pas trop d’espace mémoire pour les filles, avertit Wolam.
— Aucun risque, assura Tare avec une moue dédaigneuse.
Coruscant
— Je déteste ça, dit Luke.
— Attendre ?
Les yeux fermés, Mara essayait de s’installer plus confortablement – si ce terme se prêtait à une situation où on s’appuyait contre une paroi métallique déformée, dans un couloir ruisselant d’eau de pluie filtrée par une trentaine d’étages d’un gratte-ciel en ruines. Tout ça sur une planète occupée par un ennemi qui la détruisait petit à petit.
— Bien sûr, attendre…
Luke était rentré de sa dernière exploration une demi-heure plus tôt. D’autres compagnons à lui restaient dehors, mais Danni était assise à quelques mètres d’eux, occupée à classer des échantillons végétaux. Baljos et Elassar jouaient au sabacc, éclairés par une source de lumière incandescente.
— Ce qui nous amène à un important défaut de la méthode Jedi : les sabres lasers.
— Un défaut ? s’exclama Luke avec un regard soupçonneux pour sa femme.
— Oui, confirma-t-elle. On ne peut pas les aiguiser. Avant, quand j’étais… Enfin, dans ma carrière précédente, je pouvais toujours passer le temps en aiguisant mes couteaux. Cette activité demande assez de concentration pour éviter l’ennui, et les outils sont toujours au top. Avec les vibrolames, même à court d’énergie, il te reste toujours une arête suffisamment vive pour couper n’importe quoi.
Elassar leva les yeux de ses cartes et se tourna vers Mara :
— Parfois, je me dis que tu peux nous faire froid dans le dos en chantant une berceuse.
— C’est facile.
Mara prit une expression maternelle.
— Petit enfant, la nuit est si douce, le sommeil viendra te chercher…
Mais elle chantait la mélodie familière en mineur, une option qui conférait un caractère dérangeant aux paroles et évoquait l’image d’un monstre nocturne qui se glisse subrepticement vers un berceau…
Très vite, la Jedi se tut. Luke sentit en elle un écho de ses propres espoirs – irréalisables pour le moment. Que Ben soit avec eux et qu’ils puissent lui montrer toutes les joies de la vie.
Au lieu de ça, ils pataugeaient dans un océan de mort.
Soudain, Mara se secoua et sonda les accès de la halle dont ils avaient fait leur lieu de ralliement.
Luke sentit la même chose – pas un danger immédiat, mais une agitation véhiculée par la Force. La main sur la garde de son sabre laser, il se leva.
Tahiri jaillit soudain d’un trou dans le plancher. Puis, elle tendit la main pour aider Face à remonter.
Elle avait l’air sombre et Loran paraissait hésitant.
Tahiri réprima un haut-le-cœur. Il n’était pas provoqué par la peur ou l’incertitude, devina Luke, mais par la nausée, tout simplement.
— J’ai trouvé quelque chose, annonça-t-elle.